mercredi, 31 octobre 2018 06:40

Commémorations de la grande guerre

Par Pierre FLANDIN-BLETY (2016)

 Un combattant de Cavagnac : le docteur Joseph Bayle (1878-1948)

Nous connaissons déjà le docteur J. Bayle (dont les plus anciens de la commune se rappellent) comme maire de Cavagnac, élu en 1919 et réélu (sauf interruption de 1931 à 1935) jusqu'à sa mort survenue au cours d'un ultime mandat exercé après le second conflit mondial (voir bulletin municipal d'information, CAVAGNAC, janv. 2014). Il s'agit ici de préciser ce que furent ses responsabilités médicales lors de l'accomplissement de ses obligations militaires au Service de Santé des Armées, surtout pendant la guerre.

Pour cela, nous disposons de sa « Fiche matriculaire et d'affectation » dans le registre matricule où elle figure (1 RM 79) parmi tous les registres de cette série conservée aux Archives départementales du Lot et consultables en ligne. Ces documents constituent la base irremplaçable de toute recherche sur les combattants de 14-18 ; pour Cavagnac, comme pour toute autre commune, c'est une source éclairant les destinées des « poilus », les morts pour la France, les blessés, les infirmes, les rescapés...

Chacune de ces fiches normalisées, soigneusement renseignées par l'administration militaire aux rubriques à compléter, nous retrace pour l'essentiel le cursus de tout soldat, depuis son recrutement au chef-lieu cantonal lors du conseil de révision avec tous les conscrits de sa classe d'âge (la vingtième année). S'il est déclaré « Bon », son service débute et la loi de 1889 (seule celle de 1905 instituera la pleine égalité des citoyens devant leurs obligations militaires) lui confère une durée de 25 ans pour être entièrement libéré du « service militaire ». Ainsi le docteur Bayle ne le sera-t-il qu'en 1924, à 46 ans. Mais la fiche matricule nous apporte aussi quelques précisions d'ordre civil sur la personne même du militaire et c'est par là que nous commencerons.

I - Un médecin cavagnacois

Chaque fiche matricule comporte trois rubriques destinées à préciser l'identité de toute recrue. L'état civil informe que Jean Joseph Baptiste Louis Bayle est né le 21 juin 1878 à Cavagnac, fils de Jean et Jeanne Christine Neuville, L'acte de naissance dans le registre conservé en mairie précise que le père, âgé de 40 ans (en fait né en déc. 1836), est « propriétaire » domicilié au village de Raynal (proche de Dorval), son épouse, « sans profession », ayant 31 ans. Joseph, le second prénom, est, selon l'usage fréquemment observé dans le pays, le prénom usuel. La profession du jeune conscrit de 20 ans (classe 1898) est indiquée : « étudiant en médecine ». Il ne sera pas le seul médecin issu de la bourgeoisie rurale originaire de Cavagnac à l'époque.

Le «Signalement », comme sur une moderne carte d'identité, rapporte ses traits physiques ; il est brun, les yeux bleus, de petite taille, sans « marques particulières »...

Les « Localités successivement habitées » sont distinguées en domicile ou résidence. Pour J. Bayle, les changements s'échelonnent de 1900 à 1905, année qui marque la fin d'une formation préparatoire et des quatre ans d'études de médecine, des cinq examens, sans compter l'obtention de son doctorat (je n'ai pas encore retrouvé sa thèse). Curieusement pour un méridional, notre étudiant s'est formé dans une lointaine faculté de médecine, à Lille. Au voisinage de celle-ci, il a résidé à quatre adresses différentes durant plus de quatre ans (1900¬1904) ; il termine sa formation à Paris (il habite alors rue Gay-Lussac, guère loin de la vieille École de médecine) durant le premier semestre de 1905. Il a 27 ans et il rentre maintenant à « son domicile » : la chère maison ancestrale de Raynal qu'il a regagnée chaque été avant la rentrée universitaire.

Le choix de ses études éloignées à Lille se justifie. Chrétien convaincu. Joseph Bayle s'est inscrit à la Faculté libre de médecine de l'Institut catholique de Lille : « la catho ». Il existe une semblable « catho » à Toulouse mais elle ne possède pas de faculté de médecine. D'où son exil nordiste. Ces instituts Catholiques ont été fondés conformément aux dispositions de la loi du 12 juillet 1875 consacrant, à la faveur de la majorité conservatrice de l'Assemblée nationale, la liberté de l'enseignement supérieur. En conséquence, fut créée à Lille la Faculté libre de médecine (1876) à côté de plusieurs autres facultés ou établissements universitaires, progressivement développés, de l' « université catholique ». Lorsque J.B. l'intègre, l'enseignement médical a atteint un très bon niveau de formation théorique et clinique. Bien entendu, ces fondations traduisent la volonté dans les années 1870 d'une partie de la société française - dont l'influent clergé, spécialement l'épiscopat - d'opposer à l'enseignement officiel (d'Etat) qu'elle juge soumis au positivisme scientiste, à l'athéisme un enseignement supérieur respectant les préceptes de l'Église et de la morale chrétienne. Etudiants et enseignants s'affirmant publiquement d'obédience catholique, ces praticiens ont pu rencontrer au cours de leur carrière, face à leur identité assumée, un certain sectarisme anticlérical opposé à ceux qui prétendaient exercer la médecine conformément à leurs convictions religieuses. En somme, J.B. n'avait pas, par sa décision, choisi la facilité.

II— L'aide-major aux tranchées

Reprenons la fiche matricule du Dr Bayle pour ne considérer, cette fois, que l'aspect militaire. Déclaré « Bon » pour le service lors du conseil de révision (Vayrac, 1898), l'art. 23 de la loi de 1889 accorde à LB., comme étudiant en médecine, de ne faire qu'une seule année de présence sous les drapeaux (au lieu de trois) et d'être versé, en cas de mobilisation, dans le service de santé.

La rubrique « Détail des services et mutations diverses (campagnes, blessures, actions d'éclat, décorations, etc.) » est longuement renseignée dans le cas de J.B. et s'allonge en 21 paragraphes.

Le service d'un an est rapidement évoqué (et effectué) : dirigé et arrivé au corps le 14 novembre 1899, il est « envoyé dans la disponibilité » dès le 22 septembre 1900: il a fait 11 mois, étant affecté au 59C de ligne, un très ancien et prestigieux régiment d'infanterie de la 17e région militaire (Toulouse) en garnison à Pamiers. C'est au 20e R.I (Marmande) qu'il parachèvera sa formation proprement militaire par deux brèves « périodes d'exercices » en 1905 et 1909. J.B. est tout de même soumis, comme réserviste (depuis 1902) et comme bénéficiaire de l'art. 23, à une période (faite en 1902) qu'il accomplit à la 17' section d'infirmiers militaires à Toulouse. Nommé en 1903 « médecin auxiliaire de réserve » (un grade mâtiné de sous-officier mais équivalent à celui d'aspirant), il est affecté simultanément comme réserviste de l'armée d'active au 130e régiment territorial d'infanterie (Marmande) appartenant à la 17e R.M. et même corps d'armée. Il accomplit au 130' R.T.1 une période d'exercices juste avant la guerre, étant versé depuis 1912 dans l'armée territoriale.

La suite de sa brève carrière militaire au service de sauté des armées précipite à 36 ans le Dr Bayle dans l'effroyable épreuve de la guerre comme l'un des chirurgiens urgentistes, si l'on peut dire, de l'avant, une catégorie bien différente de celle des médecins des hôpitaux militaires de la « zone de l'intérieur » qui n'ont jamais connu le feu. Conformément à l'ordre de mobilisation générale (1t août 14), il est rappelé à l'activité le 4, au 130e R.T.I, où il arrive le 11 comme médecin auxiliaire de réserve. Ce n'est qu'en mai 1915 qu'il est promu à titre temporaire (T.T) au grade de « médecin aide-major de 2' classe » (officier, correspondant au grade de sous-lieutenant), maintenu au 130' R.T.I. Sa promotion comme aide-major de l' classe à T.T (lieutenant) n'intervient qu'en août 1917. Décidément, l'armée ne brusquait pas l'avancement au service de santé... Le régiment du Docteur étant démembré et dispersé en février 1918, celui-ci passe le 15 de ce mois au bataillon de pionniers formé par le 130e Territorial ; en août, il est affecté au 1er bataillon du 21e R.T.I , un régiment de territoriaux normands (Rouen) qui a durement combattu durant tout le conflit. Le Docteur y termine la guerre en Belgique, dans l'enthousiasme de la population libérée.

Ayant rejoint la 17e R.M. à Toulouse le 10 février 1919, J.B. est encore militairement affecté, le lendemain, « au service médical de la population civile de Cavagnac » !, pour n'être officiellement démobilisé que le 24. Toujours réserviste, il est versé (1920) au service de santé du 17" C.A. Rigueur de l'administration militaire : un décret de 1923 dispose rétroactivement que les grades auxquels a été promu à titre T. le docteur B. (aide-major de 2e cl. puis de 1ère) lui sont attribués à titre définitif aux dates respectives du 21 octobre 1917 et du 18 juin 1920 ! Avec un rappel de solde ? 11 est finalement rayé des cadres en novembre 1924, Libéré d'un « service militaire » de 25 ans, dont une guerre de quatre ans à proximité des tranchées.

Nous avons, en effet, la chance de pouvoir lire (également consultable en ligne) les historiques bien documentés des deux régiments territoriaux d'infanterie où a servi le Docteur durant le conflit : le 130e puis le 21e. Ces unités de la territoriale, surnommées comme les autres, sans malice, par les poilus, celles des « papis », puis, devant leur courage à l'épreuve du feu, celles des «terribles taureaux », combattants appelés à 40 ans en 1914, n'ont pas été ménagées par le commandement. Les territoriaux, du moins certains de leurs régiments, sont passés bien souvent des travaux de terrassement en seconde ligne ou à l'arrière, et autre service de garde auxquels ils étaient théoriquement limités, à l'occupation des tranchées en cas de nécessité. Il fallait également combler les pertes ! C'est ce qu'illustre le « Détail des Services... » du docteur J.B. à la rubrique « Campagnes contre l'Allemagne ».

III — Un médecin parmi les braves

La fiche matricule du docteur Bayle évoque très succinctement le « parcours du combattant », si nous pouvons ainsi dire, qu'il accomplit durant quatre ans. Mais les termes retranscrits de ses citations brossent au quotidien le portrait de ce courageux médecin aux armées.

« Campagnes contre l'Allemagne »? La rubrique qui les rapporte distingue simplement, en trois lignes, les phases que voici :

  • « A l'intérieur : du 4 au 10 août 1914, campagne simple ; dans la zone des armées : du 11 août 1914 au 10 février 1919, campagne double à l'intérieur : du 11 au 23 février 1919, campagne simple ».

C'est tout. Il faut disposer des deux historiques régimentaires mentionnés supra pour découvrir les épisodes de souffrance dissimulés sous ce laconisme. Les séquences en sont trop nombreuses pour être-exposées ici. Mais les deux citations qui honorent le comportement du médecin combattant dévoilent les qualités de cet homme. Nous les transcrivons tels quels :

  • « Cité à l'ordre du régiment, le 7 février 1918. Au front avec le Régiment depuis le début de la guerre : en Champagne et en Artois en 1914 et 1915 ; à Verdun et dans le Soissonnais en 1916 ; et enfin sur l'Aisne en 1917. S'est notamment dépensé sans trêve à Verdun en assurant avec zèle et intelligence la direction du service médical du Régiment et celle d'un poste de secours fréquemment bombardé et installé pour les blessés revenant des lignes ».

Tout est dit dans cette citation. Faut-il alors s'étonner que le Docteur se soit fait « enterrer debout et face à Verdun » ? Les opérations initiales de prise en charge des soldats blessés au front incombent d'abord au service de santé régimentaire Les postes de secours, d'épouvantables cloaques où sont étendus les corps gémissants, constituent un premier abri fort précaire. A Verdun, ils sont systématiquement bombardés. Les soins d'urgence ne peuvent être que sommaires et les décisions médicales lourdes à prendre pour le médecin confronté, dans l'urgence et sous les obus, à d'effroyables blessures. Les « petits majors » en ont rapporté de terribles récits de ce qu'ils ont vu et supporté. Leurs témoignages sont éloquents.

  • « Cité à l'ordre du bataillon, le 24 janvier 1919. Médecin d'urne très grande bravoure et très dévoué au front depuis le début de la campagne. A toujours assuré le service médical du bataillon, même dans les circonstances les plus pénibles, avec un zèle remarquable ».

Cette citation tardive venait confirmer la conduite exemplaire de l'aide-major de 1ère classe depuis son affectation (1918) au 1er bataillon du 21e R.T.I., combattant à part sur différents théâtres d'opérations. La citation en question venait, plus largement, résumer et gratifier le service bravement accompli par le médecin depuis les premiers jours de sa mobilisation. On le décora simplement de la Croix de guerre au ruban portant deux étoiles de bronze... Il est vrai que les majors n'accomplissaient pas d' « actions d'éclat » digne d'une citation à l'ordre de l'armée

Joseph Bayle garda de ces années-là une profonde aversion du « criminel Orgueil de l'empire allemand ». Cette germanophobie lui valut d'ailleurs d'être révoqué de son mandat de maire par les autorités de Vichy en 1943. Détestation aussi de la guerre, deux calamités qu'il vécut pourtant à nouveau en 1940-1944 sous la botte du troisième Reich.